Félix Atchadé « On ne sort pas de la Françafrique on en change le langage »

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Félix Atchadé « On ne sort pas de la Françafrique on en change le langage »

À l’occasion du sommet Africa Forward, organisé à Nairobi les 11 et 12 mai 2025, L’Avant-Garde s’est entretenu avec Félix Atchadé, spécialiste des relations internationales et responsable Afrique du Parti communiste français. L’occasion de revenir sur les enjeux de ce forum pour Paris, les dynamiques de recomposition du continent et les mobilisations populaires kenyanes.

Africa Forward, héritier de la Françafrique

Le sommet Africa Forward a été l’occasion pour le gouvernement français de tenter de sauver ses positions sur le continent africain. Pour Paris, quels ont été les grands enjeux de ce sommet ?

Le sommet Africa Forward, organisé à Nairobi les 11 et 12 mai, s’inscrit dans une séquence historique bien plus large qu’un simple forum économique. Derrière les discours sur l’innovation, les startups et les investissements, il faut voir une tentative française de réadapter sa présence sur un continent où les rapports de force ont profondément changé. Africa Forward est en réalité l’héritier des Sommets France-Afrique inaugurés en 1973, au moment même où Paris cherchait déjà à préserver son influence dans son ancien pré-carré postcolonial.

Pendant des décennies, cette influence reposait sur une combinaison de coopération économique, d’alliances politiques et surtout d’ancrage militaire. Or ce modèle est aujourd’hui en crise. Le retrait forcé du Mali, du Burkina Faso puis du Niger a montré les limites d’une présence construite autour de la « guerre contre le terrorisme ». Pour Paris, l’enjeu d’Africa Forward était donc double : sauver une capacité d’influence en Afrique et tenter de redéployer cette influence vers des terrains moins marqués par l’histoire coloniale française.

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Le Kenya, nouveau terrain de repositionnement français

Le sommet a lieu au Kenya, pays anglophone de l’Afrique de l’Est extérieur à l’ancien empire colonial français. Que signifie ce choix ?

Le choix du Kenya est extrêmement révélateur. Nairobi est aujourd’hui l’un des grands hubs technologiques et financiers du continent. C’est la vitrine d’une Afrique connectée, insérée dans les flux mondiaux, tournée vers les services numériques et les investissements internationaux. Mais le fait que ce sommet ait lieu dans un pays anglophone d’Afrique de l’Est, extérieur à l’ancien empire colonial français, traduit aussi une volonté française de sortir symboliquement du cadre de la Françafrique classique.

Ce déplacement géographique dit quelque chose d’important. Paris sait que son influence historique en Afrique de l’Ouest et au Sahel s’est fortement dégradée. La France cherche donc de nouveaux points d’appui dans des espaces où son image est moins directement associée aux interventions militaires, au franc CFA ou aux réseaux politico-économiques hérités de la décolonisation.

Mais cela ne signifie pas que les rapports de domination disparaissent. Ils changent de langage. Là où hier dominaient les bases militaires et les accords de défense, on parle aujourd’hui d’écosystèmes numériques, d’innovation et d’investissements privés.

« En apparence, on sort de la Françafrique ; en réalité, on en change le langage. »

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Les manifestations contre Macron : signe d’une contestation plus large

L’impérialisme français semble plus que jamais contesté par les peuples africains. La venue d’Emmanuel Macron a été l’occasion de contre-manifestations à Nairobi. À quel point ces manifestations témoignent-elles d’une perte d’influence ?

Les manifestations contre la venue d’Emmanuel Macron à Nairobi ne doivent pas être surinterprétées. Elles restent limitées et ne sont ni de même ampleur, ni de même nature que les mobilisations observées ces dernières années dans l’espace sahélien et ouest-africain francophone. La contestation de l’impérialisme français se développe d’abord là où celui-ci s’est historiquement exercé avec le plus d’intensité, c’est-à-dire dans les pays de l’ancien pré-carré colonial et plus particulièrement dans la Zone franc, où les enjeux militaires, monétaires, économiques et politiques demeurent fortement associés à l’héritage de la Françafrique.

Le cas kenyan est différent. Si l’on s’en tient à une définition rigoureuse de l’impérialisme comme rapport structuré de domination politique, économique et militaire durable, il est difficile de parler d’un impérialisme français au Kenya. Le pays s’inscrit dans une autre trajectoire historique, marquée par la domination britannique puis par une forte insertion dans les dispositifs économiques, sécuritaires et diplomatiques anglo-américains. La France y apparaît davantage comme une puissance cherchant à renforcer sa présence, conquérir des parts de marché et se repositionner dans un espace où elle n’a jamais disposé d’une hégémonie comparable à celle exercée en Afrique francophone de l’Ouest et du Centre.

Cela n’exclut pas l’existence de solidarités occidentales sur les grandes questions stratégiques et économiques. Paris agit souvent en articulation avec les États-Unis, le Royaume-Uni et plus largement les intérêts occidentaux. Mais précisément, Africa Forward révèle aussi une transformation du rapport de forces : la France n’est plus partout une puissance dominante, elle devient parfois une actrice parmi d’autres dans un continent désormais traversé par une concurrence multipolaire.

Dans ce contexte, les mobilisations observées à Nairobi traduisent moins un rejet spécifique de la France qu’une défiance plus large envers des politiques économiques et géopolitiques perçues comme favorisant les élites locales, les créanciers internationaux et les intérêts étrangers au détriment des souverainetés populaires africaines.

Une compétition multipolaire, pas un simple transfert d’hégémonie

Cette perte d’influence se fait-elle au profit d’autres partenaires commerciaux ?

Oui, mais il faut éviter une lecture trop mécanique de la situation. La perte d’influence française ne signifie pas automatiquement le remplacement d’une tutelle par une autre. Ce qui se joue aujourd’hui est plus complexe : l’Afrique est entrée dans une phase de pluralité stratégique où plusieurs puissances cherchent simultanément à renforcer leurs positions économiques, diplomatiques et sécuritaires.

La Chine est devenue l’acteur le plus visible de cette recomposition.

« Elle domine désormais les échanges commerciaux avec le continent africain, avec environ 17 % des parts de marché, loin devant la France dont la part est passée d’environ 15 % dans les années 1970 à près de 3 % aujourd’hui. »

Pékin a massivement investi dans les infrastructures, les transports, l’énergie et les minerais stratégiques. Mais la relation sino-africaine évolue elle-même : on n’est plus dans la phase d’expansion illimitée des prêts des années 2000-2015. La Chine devient plus sélective, plus attentive à la rentabilité et aux risques d’endettement.

D’autres acteurs avancent également leurs positions. La Turquie combine diplomatie économique, présence militaire et influence culturelle. L’Inde renforce son implantation dans les technologies, la pharmacie et les services numériques. Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite investissent massivement dans les ports, la logistique, l’agriculture et les infrastructures énergétiques.

Mais il serait réducteur de penser cette recomposition uniquement comme un jeu entre puissances extérieures se partageant un continent passif. De plus en plus d’États africains cherchent à utiliser cette concurrence pour élargir leurs marges de manœuvre. Le Maroc diversifie ses partenariats entre Europe, Golfe et Chine. Le Rwanda joue simultanément des relations avec les États-Unis, les pays asiatiques et les partenaires africains. Le Ghana, la Zambie ou la RDC tentent de renégocier certains contrats miniers afin d’obtenir davantage de transformation locale et de retombées nationales.

Autrement dit, le moment actuel est moins celui d’un simple transfert d’hégémonie que celui d’une compétition multipolaire dans laquelle les États africains disposent potentiellement de davantage d’espace de négociation qu’au temps du tête-à-tête exclusif avec les anciennes puissances coloniales.

Cela dit, il faut garder une lucidité critique. La diversification des partenaires ne garantit pas automatiquement la souveraineté. Les logiques extractives, la dépendance aux matières premières, les déséquilibres commerciaux et les mécanismes d’endettement peuvent se reproduire sous d’autres formes. Comme le montre le débat sur les investissements chinois ou les minerais critiques, les rapports de domination ne disparaissent pas mécaniquement parce que les acteurs changent.

La vraie question est donc moins « qui remplace la France ? » que : les États africains parviennent-ils à transformer cette concurrence internationale en levier pour construire une souveraineté productive, industrielle et technologique réelle ? C’est là que se joue probablement l’enjeu historique de la période actuelle.

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Le Kenya, laboratoire des contradictions africaines

Le Kenya est également un pays régulièrement secoué par des mouvements sociaux. Que tirer de cette situation ?

Le Kenya est souvent présenté comme une réussite africaine : croissance soutenue, hub technologique, puissance logistique régionale, place financière dynamique. Mais les mouvements sociaux récurrents montrent précisément les limites de ce récit lorsqu’il n’est pas accompagné d’une redistribution sociale et d’une souveraineté économique réelle.

Ce que révèle la situation kenyane, c’est d’abord la contradiction entre une croissance macroéconomique relativement forte et une société profondément inégalitaire. Le pays a enregistré une croissance moyenne d’environ 5 % sur la dernière décennie, mais cette richesse reste extrêmement concentrée. Les 10 % les plus riches captent près de 40 % des revenus nationaux, tandis qu’une part importante de la population vit encore dans la pauvreté ou la précarité. À Nairobi même, les quartiers d’affaires mondialisés côtoient des zones d’extrême pauvreté. Cette coexistence produit une forte tension sociale.

La question de la jeunesse est centrale. Le Kenya possède une population jeune, éduquée, connectée, politiquement informée, mais confrontée au chômage massif et à la précarité du secteur informel. Le taux de chômage des jeunes avoisine 40 %, tandis que l’économie informelle représente plus de 80 % de l’emploi. Cela crée une génération insérée dans les réseaux numériques mondiaux, mais exclue des promesses de prospérité mises en avant par les discours officiels.

Les mobilisations de 2024 autour du projet de loi de finances ont été particulièrement révélatrices. Elles ont montré qu’une partie importante de la population refusait de payer le coût social des politiques d’ajustement budgétaire imposées sous pression des créanciers internationaux et du FMI. L’augmentation de taxes sur les carburants, le logement ou la consommation a été perçue comme une politique punitive contre les classes populaires et les couches moyennes fragiles.

Il faut aussi noter un élément important : ces mouvements ont largement dépassé les cadres partisans traditionnels. Une coalition très large s’est constituée, réunissant organisations de la société civile, syndicats, mouvements panafricanistes, partis politiques et associations citoyennes. Cela traduit une transformation des formes de mobilisation politique en Afrique urbaine contemporaine : les nouvelles générations se mobilisent souvent en dehors des appareils politiques classiques, avec des formes plus horizontales, numériques et décentralisées.

La réponse de l’État kenyan est également riche d’enseignements. Comme dans beaucoup de pays, les autorités ont tenté de répondre à une crise sociale essentiellement politique par des moyens sécuritaires : répression policière, arrestations, violences contre les manifestants et restrictions médiatiques. Cette tendance révèle une contradiction profonde de nombreux États africains contemporains : ils sont souvent capables d’assurer une insertion efficace dans la mondialisation financière, mais peinent à construire une légitimité sociale durable.

Enfin, la situation kenyane dit quelque chose de plus large sur le moment africain actuel. Derrière les conflits, les mobilisations et les crises budgétaires, il existe une question fondamentale : qui doit payer le coût de l’insertion du continent dans l’économie mondiale ? Les peuples africains acceptent de moins en moins que les politiques publiques soient principalement dictées par les exigences des marchés financiers, des créanciers ou des institutions internationales, tandis que les inégalités continuent de se creuser.

Le Kenya apparaît ainsi comme un laboratoire des contradictions africaines contemporaines : modernisation rapide, mais peu inclusive ; croissance sans redistribution suffisante ; insertion mondialisée sans souveraineté économique complète ; jeunesse connectée, mais socialement précarisée. Ce qui s’y joue dépasse largement le cadre national.

Les organisations progressistes africaines face au sommet

Quelle est la position des organisations progressistes et communistes d’Afrique sur ce sommet ?

Les organisations progressistes et communistes africaines n’ont pas, dans leur majorité, adopté de position spécifique sur le sommet Africa Forward en tant que tel. Les forces avec lesquelles nous entretenons des relations suivies, comme le South African Communist Party, le Sudanese Communist Party, le PAICV, le Parti des Peuples africains, Côte d’Ivoire, UNIR-PS, ou encore des forces politiques émergentes comme PASTEF, considèrent généralement ce type de rencontre comme un sommet parmi d’autres dans le cadre des relations entre puissances internationales et États africains.

Leur critique ne vise donc pas prioritairement ce forum particulier, mais davantage la structure globale des rapports internationaux. Ce qui est mis en cause, c’est l’iniquité du système mondial, la persistance de relations asymétriques entre le Nord et le Sud, le poids des institutions financières internationales, les logiques extractives et les mécanismes qui maintiennent de nombreux pays africains dans une position subalterne dans la division internationale du travail.

Pour beaucoup de ces organisations, la question centrale n’est pas simplement de savoir avec quelle puissance coopérer, mais dans quelles conditions se fait cette coopération : transfert de technologies ou simple extraction ? Industrialisation locale ou exportation brute des ressources ? Souveraineté budgétaire ou dépendance financière ? C’est autour de ces enjeux que se structurent principalement les débats.

Nous avons d’ailleurs été sollicités dans le cadre d’une initiative impulsée autour du Communist Party Marxist Kenya. Nous n’y avons pas donné suite, à la fois en raison de divergences politiques de fond avec cette organisation, mais aussi à cause d’une approche que nous avons jugée comminatoire dans la manière de construire les échanges. Pour nous, aucune convergence progressiste sérieuse ne peut se bâtir durablement sans respect mutuel, sans culture du dialogue et sans reconnaissance de la diversité des trajectoires politiques nationales.

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