« Vouloir changer le monde sans briser les chaînes. »
Mercredi 8 octobre sortait dans les salles françaises Berlinguer, la grande ambition d’Andrea Segre. Ce film mérite d’être salué. Par la rigueur de son montage et la qualité de sa narration, il redonne chair à une période décisive du mouvement ouvrier européen : celle où le Parti communiste italien (PCI), fort de millions d’adhérents, d’une implantation populaire sans équivalent en Occident, a tenté la voie d’un « communisme démocratique », national, compatible avec les institutions bourgeoises de l’Europe capitaliste.
Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI de 1972 à 1984, fut, à bien des égards, une figure sincère et courageuse. Son intégrité personnelle, sa lucidité sur la « question morale » et sa volonté d’ancrer le Parti dans la société italienne en faisaient un dirigeant d’envergure.
Et le film le montre avec justesse : Berlinguer fut l’homme d’une ambition — et d’une contradiction — historique : transformer la démocratie bourgeoise italienne de l’intérieur, sans rupture révolutionnaire, sans confrontation avec l’État capitaliste et l’OTAN.
Mais c’est précisément là que réside le drame politique de ce film, et de toute une époque : l’eurocommunisme fut une impasse.
L’échec du compromis historique
« Entre Moscou et Washington, la ligne de crête du PCI. »
Ce que le film montre magnifiquement, c’est l’impossible ligne de crête sur laquelle marchait Berlinguer.
D’un côté, son éloignement de Moscou ; de l’autre, le regard soupçonneux de la CIA et des élites italiennes, qui ne pardonnent pas à un communiste, fût-il « respectable », de peser dans les institutions bourgeoises.
Entre les deux blocs, l’Italie des années de plomb : les attentats, la terreur d’État, les Brigades rouges qui, au nom de la lutte armée, servent souvent d’épouvantail pour criminaliser toute la gauche.
Dans ce chaos, Berlinguer tente un pari : celui du compromis historique avec la Démocratie chrétienne.
Le film le montre bien : il croit sincèrement qu’un pacte civique entre forces populaires et conservatrices pourrait stabiliser la démocratie italienne et ouvrir la voie à un « socialisme démocratique ».
C’est le cœur de sa grande ambition.
Entre Moscou et Washington : la ligne impossible du PCI
Ce que le film nous suggère, sans toujours le dire, c’est que l’eurocommunisme naît d’un affaiblissement stratégique : la peur du coup d’État, l’affaiblissement de l’Union soviétique, la fascination pour la « démocratie occidentale ».
« L’eurocommunisme : la peur du coup d’État, la foi dans la démocratie bourgeoise. »
On retrouve ici l’écho lointain d’autres expériences : le Chili d’Allende, où le pouvoir populaire voulut avancer sans briser l’appareil d’État bourgeois.
L’impérialisme ne lui laissa pas cette chance : il fut renversé, assassiné, des stades furent transformés en camps de concentration où des milliers de militants furent massacrés.
En un mot : le fascisme, dernière carte — et la plus brutale — jouée par la bourgeoisie nationale et Washington face au mouvement ouvrier.
Cette leçon historique, Berlinguer la connaissait.
Mais il en tira la conclusion inverse : au lieu de renforcer la vigilance révolutionnaire du prolétariat, il préféra renforcer la collaboration parlementaire avec la bourgeoisie italienne.
Le résultat fut le même, quoique sans chars dans les rues : le PCI fut neutralisé, puis absorbé.
« Sans chars dans les rues, mais le même résultat : la neutralisation du PCI. »
Berlinguer incarne cette illusion au plus haut degré.
Son refus du modèle soviétique le pousse à chercher une « troisième voie », ni Moscou, ni Washington.
Dans une Italie dominée par l’OTAN et le grand capital industriel, aucune coexistence pacifique durable n’était possible.
Et lorsqu’il appelle à la « rigueur morale » face à la corruption du pouvoir, il substitue à la lutte de classe une éthique du citoyen, noble mais impuissante face à la machine du profit.
Un parti immense, un destin tragique
« Le plus grand parti communiste d’Occident, mort sans bataille. »
Le film restitue la puissance du PCI : une force populaire unique en Europe, ancrée dans les usines, les municipalités, les coopératives, la culture.
Cette grandeur, Berlinguer la porta avec dignité.
Mais en la détachant de sa base révolutionnaire, il la priva de son avenir.
Après sa mort, la mutation s’accélère : le PCI devient le Parti démocrate de la gauche, puis le Parti démocrate tout court.
Le fil rouge du mouvement ouvrier est rompu, sans défaite militaire, mais par capitulation idéologique.
Cette mort douce du plus grand parti communiste d’Occident, le film la laisse deviner dans ses silences.
L’eurocommunisme n’a pas seulement échoué : il a préparé sa propre dissolution.
À force de renoncement, il a ouvert la voie à la restauration complète du pouvoir bourgeois.
Un film nécessaire
Revoir aujourd’hui cette trajectoire n’a rien de nostalgique.
Le film agit comme un miroir tendu au présent : que reste-t-il d’un « communisme » sans révolution ?
La grandeur de Berlinguer fut d’avoir cherché une issue ; son erreur, de l’avoir cherchée dans le cadre de l’ennemi.
Et l’on ne peut que penser à toutes les illusions contemporaines : celles qui croient possible un « capitalisme vert », une « Europe sociale », une « gauche de gouvernement », une « révolution citoyenne » sans rupture avec l’ordre bourgeois.
L’histoire du PCI démontre que toute la puissance organisationnelle possible ne sauve pas un parti qui a perdu sa ligne de classe.
« Sans rupture révolutionnaire, il n’y a que la route du renoncement. »
Berlinguer, la grande ambition est un film précieux parce qu’il rappelle tout cela sans didactisme.
En suivant la tension entre la foi d’un homme et la logique d’un système, il met à nu la tragédie d’une génération : vouloir changer le monde sans briser les chaînes.
C’est un hommage lucide, et pour nous, un avertissement.
Car s’il y eut « grande ambition », il y eut surtout une grande impasse.
Et de cette impasse, il nous revient de tirer la leçon : sans rupture révolutionnaire, il n’y a que la route du renoncement.





