Belém, symbole et contradictions de la COP30
La COP30 s’est ouverte lundi au Brésil. Pour accueillir ce rendez-vous mondial, les organisateurs ont choisi un lieu hautement symbolique : Belém, porte d’entrée de l’Amazonie. Un choix chargé de sens, mais non dénué d’ambiguïtés. Pensée pour mettre en lumière l’urgence de préserver les forêts — et en premier lieu les forêts tropicales — la COP s’installe dans une ville façonnée par des décennies de déforestation et encore confrontée aux mêmes contradictions.
Belém, vitrine de l’Amazonie, porte aussi les cicatrices de sa destruction.
Le TFFF, une proposition aussi ambitieuse qu’ambiguë
Cette ambiguïté se retrouve dans la proposition phare du Brésil : le Tropical Forest Forever Facility (TFFF), un fonds censé financer la protection des forêts tropicales. Le constat qui le sous-tend est limpide : la forêt tropicale est un puits de carbone essentiel, capable d’absorber les émissions de gaz à effet de serre et donc de freiner le réchauffement climatique.
Mais elle est aujourd’hui menacée, entre déforestation accrue et événements climatiques extrêmes (feux, sécheresses…), au point que certains travaux estiment qu’elle pourrait devenir émettrice nette dans les prochaines années.
Deux structures pour un mécanisme financier complexe
Pour y répondre, Brasília met sur la table la création du TFFF. Le dispositif repose sur deux entités :
– le Tropical Forest Investment Fund (TFIF), chargé de lever et gérer les ressources financières ;
– la Facility, chargée de redistribuer ces fonds aux pays forestiers, avec un secrétariat en soutien.
Un montage financier sophistiqué, présenté comme la clé d’un financement massif.
25 milliards publics pour attirer 100 milliards privés
Première étape : réunir 25 milliards de dollars auprès de sponsors publics : États souverains, dont le Brésil à hauteur d’1 milliard, mais aussi l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Norvège ou les Émirats; et de philanthropes, via des prêts de long terme ou des subventions. L’objectif : offrir un rendement proche des obligations du Trésor américain, autour de 4,2 % par an.
À partir de ce capital initial, le TFFF espère ensuite attirer 100 milliards de dollars auprès d’investisseurs privés institutionnels comme les fonds de pensions, assureurs, banques, sous forme de dette senior garantie par les États. L’objectif : décrocher la note AAA, gage de risque minimal.
Un pari financier fondé sur une analogie trompeuse
La logique est simple : utiliser un capital majoritairement public pour lever quatre fois plus d’argent privé. L’image utilisée est celle d’une mise de départ qui sert de garantie pour attirer de gros prêts, comme dans la construction d’une usine.
Mais une forêt n’est pas une usine : elle ne génère pas de profits.
C’est là que le schéma vacille : la préservation des forêts tropicales ne génère aucun revenu. Comment rembourser alors les investisseurs privés ? Les crédits carbone pourraient être une option — très discutée — mais ils sont explicitement exclus par le TFFF.
Le risque : un fonds climatique qui servira à payer… la finance
Dans les faits, un scénario s’impose : un fonds d’investissement adossé à de l’argent public, qui finira par appeler les États à renflouer une dette contractée au bénéfice du secteur privé. Autrement dit : les classes populaires paieront, via l’impôt, les rendements promis aux investisseurs.
Le TFFF prévoit une période de grâce de dix ans durant laquelle les remboursements seront suspendus et l’argent ira bien à la forêt. Mais au-delà, les flux financiers risquent d’être détournés vers le remboursement de la dette, laissant les pays forestiers exsangues.
L’argent censé sauver les forêts risque de financer surtout les créanciers.
Pourquoi un mécanisme aussi fragile séduit-il autant ?
Si le TFFF occupe une place centrale à la COP30, c’est parce qu’il s’inscrit dans une logique idéologique bien connue : ce que Marx appelait le fétichisme de la marchandise, cette idée que l’argent peut produire de l’argent sans travail humain.
Mais c’est aussi le reflet d’un déséquilibre réel : les fonds publics et philanthropiques sont dramatiquement insuffisants, et les fonds privés ne vont pas vers des projets non rentables.
Pris dans cette impasse, les États tentent de capter une partie des flux financiers mondiaux en les habillant d’un vernis environnemental. Une stratégie qui contourne la racine du problème.
L’enjeu réel : reprendre la main sur les financements
Face à la crise écologique, la préservation des forêts exige un financement massif, stable, planifié, et donc affranchi des exigences de rentabilité. Ce n’est qu’en reprenant la main face au capital et à la finance mondialisée que les États pourront réellement protéger les forêts — et, au-delà, les conditions d’existence de l’humanité.
Sauver la forêt exige moins d’ingénierie financière et plus de volonté politique.





