Le week-end des 14, 15 et 16 novembre avait lieu en Aquitaine le « Forum d’automne » des Jeunes Écologistes. Trois jours de retrouvailles fraternelles, de débats passionnés et de formation politique, dédiés cette année aux perspectives d’une économie « post-capitaliste ». Rien que ça.
Pour promouvoir ce week-end révolutionnaire, nos camarades verts ont choisi de placer l’économiste et philosophe prussien Karl Marx au centre de leur communication sur les réseaux sociaux. Enfin, « Karl Marx »… une version remixée, instagramisée, grimée de grosses lunettes rectangulaires façon mème internet, l’air goguenard, comme si Le Capital avait été écrit sur TikTok.

Naturellement, nous ne pouvons que nous réjouir d’un tel tournant historique ! Les Jeunes Écolos empruntent un véritable virage politique et choisissent désormais d’opter et d’agir dans les intérêts de la classe ouvrière. Bravo à eux !
« L’après-capitalisme », tout un programme …
Le maître-mot du week-end était donc « l’après-capitalisme ». Tout un programme. À la manière de Lénine, ils se posent désormais la question ultime : que faire ? Que mettre à la place du capitalisme une fois la société de classes abolie ? Comment organiser la production, la propriété, la démocratie ? Des interrogations profondes, cruciales, qui agitent depuis deux siècles le mouvement ouvrier… et auxquelles a également été confrontée Marine Tondelier, conseillère régionale des Hauts-de-France et secrétaire nationale d’EELV, lorsqu’elle clamait sur la chaîne Twitch de l’Humanité en décembre dernier qu’« il faudra [lui] expliquer ce qu’on met à la place [du capitalisme] ».
Aussitôt dit, aussitôt fait : les Jeunes Écolos ont donc consacré tout un week-end à résoudre cela entre deux conférences d’universitaires et de parlementaires, ces « experts » naturels de la lutte des classes.
N’ayant pas eu la chance d’assister au grand tournant rouge-vert en direct, nous sommes allés consulter leur site internet, cherchant fébrilement leurs propositions. Les réponses ne se sont pas fait attendre.
Dans la rubrique « Nos idées », la première motion sur laquelle nous tombons est un appel à la libération d’un militant écofasciste, eugéniste, raciste et misogyne. Pas de panique, sûrement un malencontreux accident de copier-coller, un bug dans la matrice. Continuons.
L’Europe sociale … par décret divin
Alors, une deuxième motion vient à nous : « Les Jeunes Écologistes appellent à l’avènement d’un État fédéral, démocratique et État-providence européen afin que le peuple de l’Union européenne retrouve pleinement sa souveraineté », datant de janvier 2024.
Nous y voilà ! L’après-capitalisme version Jeunes Écolos : une super-structure bruxelloise bardée de bonnes intentions, des articles constitutionnels et un soupçon de keynésianisme sous vide.
Le texte de leur motion se lamente d’abord sur le « vieux monde des États-nations » qui « se meurt », et affirme que la solution serait une nécessité intrinsèque de plus d’institutions européennes. Tout cela en reprenant une citation d’Antonio Gramsci, nos camarades ne faisant pas les choses à moitié.
Car selon eux, si l’Union européenne écrase la souveraineté populaire, notre industrie et nos services publics, ce n’est pas parce qu’elle est construite par et pour le capital, mais parce qu’elle ne va pas assez loin dans le fédéralisme.
Toute la motion déroule ensuite une critique de l’opacité, du néolibéralisme, des règles budgétaires arbitraires, d’une BCE affranchie de tout contrôle politique, du marché intérieur, du libre-échange. Bref : l’intégralité du fonctionnement concret de l’UE. Et pourtant, la conclusion est implacable : il faut renforcer l’Union européenne.
Sans doute pour qu’elle devienne une URSS des étudiants en Erasmus, avec armée intégrée, salaire minimum européen, « autorités indépendantes », marché intérieur révisé et Parlement européen enfin souverain.
Le génie dialectique : pour rompre avec le néolibéralisme, il faudrait s’en remettre totalement et toujours plus aux institutions qui l’appliquent depuis quarante ans, et renégocier des traités austéritaires inviolables. Une sorte d’alchimie institutionnelle où la Troïka, la BCE et le Conseil deviennent brusquement progressistes par la magie du suffrage universel, sans jamais poser la question matérielle : qui possède quoi ?
Les Verts découvrent le camouflage
Sur le volet international, à l’image de leurs cousins allemands, aujourd’hui fers de lance du militarisme outre-Rhin, EELV n’a cessé de durcir sa ligne à mesure que la guerre en Ukraine progressait. Dès les premières heures de l’invasion russe, le parti s’est rangé sans hésiter du côté de la surenchère : livraisons d’armes, appels répétés au réarmement de l’Europe, déploiement militaire dans les pays frontaliers (déclaration de Cyrielle Chatelain à l’Assemblée le 3 mars dernier) et embrassade enthousiaste de l’idée que l’écologie pourrait se faire en treillis.
Si les Écologistes français ont longtemps été des pionniers de l’antimilitarisme ainsi que de farouches adversaires de l’OTAN, ils ont désormais adopté des positions parmi les plus belliqueuses et atlantistes qui existent dans le spectre politique national. Une mue idéologique parfaitement assumée. Le vert, chez eux, se marie de mieux en mieux avec le kaki…
L’avant-garde décarbonée
En finalité, on retrouve, dans tout ce beau programme « post-capitaliste », ce délicieux parfum de « radicalité responsable » qui caractérise le mouvement : vaguement sociaux, avec deux-trois petites propositions sympathiques :
Un soutien à la taxe Zucman de 2 % des plus gros patrimoines, un salaire minimum européen, une BCE un tout petit peu plus gentille, une taxe carbone qui ne fasse pas trop mal…
Et hop, c’est la révolution prolétarienne ! Marxisme de salon ? Non, nous ne nous permettrions pas… Ce n’est pas comme si l’ensemble de leur imaginaire politique reposait sur un Marx transformé en sceau de gauchitude, une sorte de logo « approved by Karl™ » qu’on colle sur une campagne de communication pour faire sérieux. Culte de la radicalité ? Allons donc !
Et puisqu’on en parle, il faut bien reconnaître que, s’ils veulent réellement s’engager dans une tradition marxiste exigeante, la place des Jeunes Écolos est au Mouvement des Jeunes Communistes de France, où ce travail existe déjà.
D’ailleurs, les formations du week-end en Aquitaine le prouvent : avec des parlementaires, des universitaires, des figures médiatiques comme Sandrine Rousseau et Marie Toussaint, on comprend bien que la lutte des classes est un sujet trop sérieux pour le laisser au monde du travail. Surtout pas d’ouvriers, pas de syndicalistes : ces gens-là ont une fâcheuse tendance à rappeler que sans eux, aucune transition écologique n’a lieu. Non, vraiment, laissons la perspective révolutionnaire à celles et ceux qui savent manier l’audace : les spécialistes, les élus, les conférenciers, bref, tout ce petit monde pour qui l’écologie radicale commence dans un amphithéâtre et se termine dans les couloirs du Parlement.





