Apparition des libertariens en France, nouvelle offensive du capital

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Apparition des libertariens en France, nouvelle offensive du capital

En 2012, la ville américaine de Grafton, dans le New Hampshire, s’est transformée en terrain d’expérimentation grandeur nature du libertarianisme. Des militants convaincus s’y étaient installés en masse pour y bâtir une société sans État, sans impôts, sans services publics. Résultat : envahie par les ours attirés par les ordures que personne ne ramassait plus, la ville a dû renoncer à l’expérience. On aurait pu croire que cette mésaventure suffirait à discréditer le projet. Il n’en est rien.

Quelques années plus tard, Javier Milei arrivait à la tête de l’Argentine avec un programme de démantèlement de l’État rarement aussi assumé. En France, il semble désormais avoir des émules. Lors des dernières élections municipales, la candidate Reconquête Sarah Knafo a mené à Paris une campagne ouvertement libertarienne, clips d’IA et mot d’ordre « Afuera » compris. David Lisnard, maire de Cannes et fondateur du mouvement Nouvelle Énergie, se rêve quant à lui en Milei français pour 2027.

Comment expliquer le retour en grâce d’un courant qui ne propose, au fond, que de radicaliser les politiques libérales appliquées depuis quarante ans ?

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Qu’est-ce que le libertarianisme ?

Le libertarianisme est un courant libéral qui considère toute intervention de l’État dans la sphère économique comme une violation des libertés individuelles. Toute entrave au libre marché serait par nature liberticide et économiquement inefficace. Les libertariens s’attaquent donc aux impôts et aux cotisations sociales, et prônent le remplacement de l’État providence par des assurances privées.

Né aux États-Unis, ce courant a prospéré outre-Atlantique dans les années 1970 et 1980 sur fond de contre-révolution néolibérale. Il connaît aujourd’hui un regain d’influence : les mouvements de contestation des mesures sanitaires en 2020, l’élection de Milei en Argentine et le retour de Trump à la Maison Blanche lui ont fourni un terreau favorable.

L’art de se déguiser en antisystème

Pour comprendre l’attrait du libertarianisme, il faut d’abord comprendre sa rhétorique. David Lisnard se présente, sans rire, comme faisant « Face à la Caste ». Sarah Knafo promet de libérer les Parisiens de la bureaucratie municipale. Lors des élections européennes de 2024, elle tenait le même discours contre Bruxelles, accusée d’étouffer les peuples sous ses normes et ses taxes.

Cette posture permet aux libertariens de se placer en rupture avec les « élites » et le « système », deux notions suffisamment floues pour désigner aussi bien les milliardaires que les agents de la fonction publique, les élus que les dirigeants syndicaux. C’est là tout le génie de l’opération : en empruntant le langage de la contestation, le libertarianisme parvient à faire passer une radicalisation du libéralisme pour une révolution.

Les images de Milei arrachant des post-its représentant les ministères argentins en hurlant « afuera » ont fait le tour du monde. Le mot d’ordre est aujourd’hui repris par une partie croissante de la droite française. De Bruno Retailleau à Guillaume Kasbarian, on promet de « sortir la tronçonneuse » contre « l’État obèse ». On assure aux travailleurs que supprimer les cotisations patronales libérera enfin le patronat… pour augmenter les salaires.

Derrière la façade contestataire, on retrouve les éternels poncifs de la droite traditionnelle : trop de fonctionnaires, trop de normes, trop de charges.

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Une offensive financée par le grand capital

Le libertarianisme ne surgit pas du néant. Il bénéficie d’un soutien direct des franges les plus réactionnaires du capital. En France, le groupe Bolloré accueille régulièrement ses représentants sur ses plateaux. Moins connu, le Réseau Atlas regroupe un ensemble de think tanks libertariens financés par des fondations étasuniennes, dont l’objectif explicite est d’aligner classe politique et opinion publique sur les intérêts de la grande bourgeoisie américaine. C’est de ce réseau qu’est notamment issu l’IFRAP, think tank à la rigueur intellectuelle douteuse mais dont la porte-parole s’impose comme une habituée des plateaux télévisés.

Son utilité pour le capital est précise : là où la droite traditionnelle hésite encore à franchir certaines lignes, les libertariens les franchissent sans complexe. Lisnard comme Knafo assument ainsi ouvertement leur soutien à la retraite par capitalisation, position jusque-là taboue même à droite. En radicalisant le débat, ils déplacent le centre de gravité politique et rendent acceptable ce qui semblait inacceptable.

Un symptôme de la crise du capitalisme

La montée du libertarianisme en Argentine, aux États-Unis et désormais en Europe n’est pas un accident. C’est un symptôme de la crise structurelle du capitalisme. Face à la baisse tendancielle du taux de profit, la bourgeoisie doit intensifier la pression sur les travailleurs : casse du droit du travail, exonérations de cotisations, suppression de jours fériés. Le libertarianisme fournit la justification idéologique de ces offensives.

Il remplit aussi une autre fonction : compenser l’effondrement des partis bourgeois traditionnels. Après des décennies de politiques antipopulaires, les partis du centre, conservateurs comme sociaux-démocrates, subissent un décrochage électoral inédit, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Italie, en France. Partout, la prime va désormais à celui qui incarne le changement, au moins en apparence. C’est sur cette vague que Trump a reconquis la Maison Blanche.

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Le camp progressiste face à ses propres faiblesses

Ce décrochage des partis bourgeois aurait pu profiter à la gauche. La crise de 2008 a bien suscité des mobilisations importantes : Occupy Wall Street, le mouvement des fourches en Italie, les Gilets jaunes, la lutte contre la réforme des retraites en 2023. Mais vingt ans après l’une des plus graves crises financières de l’histoire du capitalisme, le bilan du camp progressiste reste décevant.

La raison principale est à chercher du côté de la faiblesse idéologique. Nous payons la casse industrielle et le recul de l’implantation syndicale dans le secteur privé. Mais nous payons aussi, et peut-être surtout, le renoncement au marxisme d’une partie de la gauche séduite par le populisme. Chantal Mouffe a eu le mérite de réintroduire la notion de conflit dans un espace politique dominé par le social-libéralisme. Mais en substituant au concept de classe les notions floues de « peuple » et d’« élite », en marginalisant le rôle de la classe ouvrière, le populisme de gauche a ouvert une brèche.

Les catégories floues du populisme peuvent être retournées contre ses propres objectifs : c’est exactement ce que font les libertariens, qui recyclent le langage antisystème au service du statu quo.

Des personnages comme David Lisnard ou Louis Sarkozy en sont aujourd’hui la caricature la plus frappante. Le libertarianisme reste en France un courant minoritaire, bridé par le manque de charisme de ses porte-parole et par l’attachement profond des Français aux services publics. Mais sans un mouvement ouvrier plus solidement implanté dans le prolétariat, capable d’opposer à la rhétorique populiste une véritable conscience de classe, nous ne serons pas à l’abri des aventuriers.

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