Depuis son élection à la mairie de Saint-Denis, Bally Bagayoko (LFI) est la cible d’une campagne politico-médiatique d’une rare violence. Entre désinformation, amalgames et propos racistes, c’est bien au-delà d’un homme que ces attaques visent, elles interrogent l’état de la République elle-même.
Désinformation, amalgames : la cabale après les urnes
Le 15 mars, la liste d’union LFI-PCF conduite par Bally Bagayoko remporte les élections municipales dès le premier tour à Saint-Denis avec plus de 50 % des voix, face au maire sortant Mathieu Hanotin.
Très rapidement, l’euphorie de cette victoire laisse place à une offensive médiatique et politique d’un autre registre. Dès le soir de l’élection, plusieurs accusations infondées circulent à l’encontre du nouveau maire.
Une séquence vidéo est détournée pour accuser Bally Bagayoko d’avoir adressé un bras d’honneur, alors qu’il mimait en réalité un geste de campagne, un « uppercut » en référence à son slogan « Un coup, KO ! ». Dans le même temps, certains discours insinuent des liens supposés avec le narcotrafic, sans qu’aucun élément ne vienne étayer ces affirmations.
Autre polémique : l’accusation de « sur-vote » des quartiers populaires. Une formule aussi floue que lourde de sous-entendus, qui revient à contester la légitimité de leur participation électorale. Comme si, lorsque les habitants des couches populaires votent massivement, leur engagement démocratique devenait soudain suspect, un problème plutôt qu’une expression légitime du suffrage universel.
La polémique la plus révélatrice naît d’une interview sur LCI, le soir de l’élection. Interrogé par Darius Rochebin, Bally Bagayoko évoque Saint-Denis comme « la ville des rois [morts] et du peuple vivant », reprenant une formule du poète et résistant communiste dionysien Jean Marcenac, proche de Paul Éluard. Ses propos sont rapidement déformés par la fachosphère. Une fausse citation (« la ville des Noirs ») est diffusée et amplifiée par des figures de l’extrême droite comme Emmanuel de Villiers, ancien directeur du Puy-du-Fou, Tugdual Denis, « journaliste » à Valeurs Actuelles, l’avocat RN Gilbert Collard, le candidat Reconquête Jean Messiha, avant d’être reprise dans le débat médiatique.
La séquence franchit un cap lorsque cette affirmation erronée est évoquée sur plusieurs plateaux, y compris lors d’une interview menée par Apolline de Malherbe sur RMC. La journaliste présentera ensuite ses excuses, reconnaissant avoir mal entendu les propos initiaux.
La question de la police municipale a également alimenté les polémiques. Bally Bagayoko a annoncé l’ouverture d’un processus de désarmement partiel, notamment des lanceurs de balles de défense (LBD), tout en réaffirmant son attachement à une police municipale de proximité et au maintien des effectifs. Cette orientation a donné lieu à des rumeurs de départs massifs d’agents, largement relayées, mais ne reposant sur aucun élément avéré.
Dans ce contexte déjà tendu, le gouvernement a adressé une mise en garde au maire concernant la gestion des agents municipaux, rappelant le cadre légal interdisant toute décision fondée sur des motifs politiques. Une intervention des plus infantilisantes, qui fait suite à des propos évoquant des mobilités possibles, alors même que les réorganisations de services après une alternance politique constituent des pratiques courantes, encadrées par le droit, dans les collectivités locales.
Lire aussi : Le gouvernement a enterré son propre plan antiracisme
Une dérive grave et assumée sur les plateaux de CNews
Dans les jours qui suivent, un cap supplémentaire est franchi sur la chaîne CNews. Lors de plusieurs émissions, des intervenants tiennent des propos établissant des parallèles entre organisation sociale, « tribus » et évolution humaine en évoquant directement le cas de Bally Bagayoko.
Le psychologue Jean Doridot affirme ainsi qu’il faut rappeler que l’« Homo sapiens » appartient à la « famille des grands singes » et que, dans toute « tribu », un chef s’impose, alors que le débat portait sur le maire de Saint-Denis. Le lendemain, Michel Onfray poursuit dans le même registre, évoquant une « tribu primitive » dominée par un « mâle dominant ».
Ces interventions, qui associent un élu noir à des références à l’animalité, à la hiérarchie de la « tribu » et à des schémas évolutionnistes, relèvent pleinement d’une rhétorique raciste, profondément stéréotypée, rappelant des constructions historiques de déshumanisation. La chaîne de Vincent Bolloré n’en est pas à son coup d’essai : elle a été condamnée 27 fois par l’Arcom depuis 2019, selon une enquête de Mediapart.
Lire aussi : CNews, Europe 1, VA+ : le poids des chaînes
« Ils ont fait honte à la France. »
Face à l’ampleur de la polémique, le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a évoqué la possibilité de poursuites, tandis que le Premier ministre Sébastien Lecornu a annoncé que l’État pourrait se constituer partie civile.
Plusieurs élus, dont le sénateur communiste Ian Brossat, ont également saisi l’Arcom pour dénoncer des dérives médiatiques.
Le 26 mars, le PCF est intervenu publiquement dans un communiqué signé par le philosophe Florian Gulli : « Les détracteurs de Bally Bagayoko ne connaissent de la France que ses salons. Ils ne connaissent que la bourgeoisie, classe dont il faut rappeler qu’aux heures sombres, lorsque ses profits étaient en jeu, elle n’a pas toujours brillé par l’amour de son pays. Ce soir-là sur Twitter, ce matin-là à la radio, Collard, Messiha, de Malherbe & consorts ont fait honte à leur pays, honte à la France. »
« La cabale raciste contre Bally Bagayoko est honteuse et anti-républicaine. Un élu noir, de gauche, et du 93 ; ça faisait beaucoup pour l’extrême droite et ses relais médiatiques. Au-delà de toute considération politique, nous lui apportons notre plein soutien face à l’acharnement indigne dont il fait l’objet. » — Assan Lakehoul, secrétaire général du MJCF
La victoire de Bally Bagayoko incarne l’irruption dans le champ politique de populations longtemps invisibilisées : habitants des quartiers populaires, souvent issus de l’immigration, majoritairement abstentionnistes, désormais mobilisés. Une évolution qui bouscule certains équilibres.
Cette dynamique dépasse Saint-Denis. Au Blanc-Mesnil, l’élection de Demba Traoré (DVG) a elle aussi été suivie de réactions hostiles et essentialisantes, malgré une mobilisation populaire massive et festive.
Lire aussi : On ne débat pas avec le racisme et l’antisémitisme
Face à cette situation, Bally Bagayoko a appelé à un rassemblement antiraciste devant l’hôtel de ville de Saint-Denis, ce samedi 4 avril. Dans un contexte de banalisation des discours discriminatoires, cette mobilisation vise à réaffirmer une exigence simple : celle de l’égalité républicaine.
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse le cas d’un élu. La violence des attaques, leur caractère répétitif et leur diffusion interrogent la capacité du débat public à rester fidèle à ses principes. Car lorsqu’un maire est pris pour cible à travers son origine réelle ou supposée, c’est l’idée même d’égalité citoyenne qui vacille. Et avec elle, la République dans son ensemble.
Lire aussi : La nation française n’est pas ethnique


















