Le grisou : d’ennemi des mineurs à l’énergie de demain

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Le grisou : d’ennemi des mineurs à l’énergie de demain

Autrefois redouté dans les galeries du bassin minier du Nord et du Pas-de-Calais, le grisou vit aujourd’hui une transformation radicale. Ce gaz de mine, longtemps synonyme de tragédies pour la classe ouvrière, est désormais capté pour chauffer nos villes et produire de l’électricité.

Cette transition historique connaît une accélération majeure depuis que l’État a officiellement donné son feu vert, le 8 janvier 2026, pour étendre cette exploitation à de nouveaux sites.

Entre devoir de mémoire envers les travailleurs sacrifiés, urgence écologique face au réchauffement climatique et impératif de souveraineté économique, la valorisation de cette ressource soulève d’importants enjeux pour le Pas-de-Calais et ses habitants.

Le grisou, un fléau meurtrier

Le grisou est un gaz d’origine fossile, majoritairement composé de méthane, qui se trouve naturellement piégé et accumulé sous pression dans les fissures des gisements de charbon. Inodore et incolore, ce gaz est libéré au contact du vide souterrain creusé lors de l’exploitation minière. Ce mélange devient hautement inflammable et potentiellement explosif lorsque sa teneur en méthane atteint 5 à 15 % dans l’air.

L’exploitation charbonnière de la région a été dramatiquement marquée par ces fameux coups de grisou, responsables de très nombreux accidents meurtriers au mépris de la sécurité des travailleurs. On a en tête la catastrophe foudroyante de Courrières, qui a fauché la vie de 1 099 personnes en seulement deux minutes le 10 mars 1906. L’histoire du bassin s’est malheureusement répétée, à l’image du drame survenu en décembre 1974 à la fosse 3 bis de Liévin, où un coup de grisou a coûté la vie à 42 mineurs.

Face à cette menace permanente, la réflexion autour de la gestion et de l’exploitation de ce gaz ne date pas d’hier. Dès 1949, les Charbonnages de France ont entrepris de capter le grisou au fond des chantiers d’abattage pour faire baisser sa concentration et sécuriser les puits. L’extraction avait alors un double but : éviter de polluer les autres chantiers et réutiliser ce gaz au lieu de le perdre. En 1960, le gaz de mine a par exemple été utilisé sur place pour alimenter les brûleurs de la chaufferie du siège cinq de Bruay, démontrant très tôt le potentiel énergétique de ce que l’on considérait alors uniquement comme un danger mortel.

Pourquoi exploiter cette énergie ?

Si l’extraction du charbon a pris fin dans la région en 1990, le grisou n’a pas disparu pour autant et continue de s’échapper de la roche pour se déverser dans les 100 000 kilomètres de galeries désaffectées. La pression augmentant, ce gaz remonte inexorablement vers la surface, posant d’évidents risques d’inflammation pour les populations.

La solution jugée la plus efficace par l’État pour gérer cet héritage industriel est de capter le gaz par pompage directement depuis la surface. Cette nécessité n’a pas échappé au sénateur communiste du Pas-de-Calais Dominique Watrin. Ce dernier avait, dès 2013, fermement interpellé le gouvernement sur l’importance de cette ressource, alertant sur l’urgence environnementale, économique et sécuritaire de valoriser ce gaz de mine.

Aujourd’hui, cette exploitation est principalement menée par la société Gazonor, une ancienne filiale des Houillères devenue une entreprise intégrée à la Française de l’Énergie. D’autres acteurs interviennent également dans la transformation, à l’image de Dalkia, une filiale du groupe EDF qui finance et gère des réseaux de chaleur.

L’exploitation moderne du gaz de mine représente un double intérêt pour le territoire.

Sur le plan écologique, le méthane contenu dans le grisou est un gaz à effet de serre bien plus puissant que le dioxyde de carbone. Le capter et le brûler pour produire de l’énergie permet d’éviter son rejet direct dans l’atmosphère, limitant ainsi considérablement son impact environnemental. Il est d’ailleurs fondamental de noter une spécificité législative majeure concernant cette ressource : bien que le grisou soit une forme de carbone fossile, son exploitation n’est pas visée par la loi Hulot, qui prévoit pourtant la fin de l’exploitation des hydrocarbures en France d’ici 2040. Une exception qui s’explique par le fait que l’on valorise un gaz perçu comme un déchet inévitable. L’exploitation de ce gaz est même jugée si favorable écologiquement que l’électricité qui en est issue a obtenu le label « électricité verte ».

Sur le plan économique et social, le gaz capté est transformé en électricité ou utilisé pour alimenter des réseaux de chaleur urbains et des usages industriels. Ressource locale, cette énergie a pour atout de limiter les besoins en transport et de s’affranchir de tout aléa géopolitique.

À Béthune par exemple, le gaz de mine permet de chauffer la majorité des bâtiments publics et environ 6 500 logements à un tarif fixe, protégeant le pouvoir d’achat des foyers populaires face à la crise énergétique. Cette dynamique de réappropriation de nos ressources se propage partout dans le bassin minier, notamment dans la ville d’Avion où un vaste réseau de chaleur est en cours de déploiement pour la fin 2026.

Comme le souligne Jean Létoquart, maire communiste de la commune, bien qu’il soit trop coûteux de raccorder les habitations individuelles privées, la démarche reste profondément d’intérêt public. Les immenses économies réalisées sur la facture énergétique des bâtiments municipaux, comme les écoles, viendront directement financer de nouveaux projets au bénéfice de l’ensemble des Avionnais.

En définitive, ce gaz redouté, qui a arraché tant de vies, est aujourd’hui maîtrisé pour devenir une ressource qui permet de rééquilibrer le marché contre la spéculation capitaliste et la précarité énergétique. C’est une forme de revanche de l’histoire pour le bassin minier.


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