Ce lundi 16 février, Gilles Bouleau organisait son habituel journal de 20h sur TF1 en la présence de Reza Pahlavi, sobrement paré du titre de « principale figure de l’opposition » en Iran. Au gré des crises ayant secoué l’Iran ces dernières années, les observateurs internationaux ont pu se familiariser avec la figure de M. Pahlavi. Fils aîné du dernier chah d’Iran et prince héritier du Trône du Paon jusqu’en 1979, M. Pahlavi est désormais accueilli en grande pompe dans la plupart des médias conservateurs d’Occident.
Un héritage dynastique contesté
M. Pahlavi n’est pourtant pas une figure consensuelle au sein d’une opposition iranienne très fragmentée. Envoyé aux États-Unis dès ses 18 ans pour suivre une formation de pilote, Reza Pahlavi vit les exils successifs de sa famille entre l’Égypte, le Maroc et les États-Unis. À la mort de son père en 1980, il est proclamé par son entourage « souverain légitime d’Iran » sous le nom de Reza II et se lance dans une rocambolesque carrière politique le menant au sein des différentes diasporas iraniennes.
Quarante-six ans plus tard, si M. Pahlavi, depuis sa résidence à Washington, est au sommet de son influence, cette situation n’a pas toujours été la norme. Jadis allié gênant, la famille Pahlavi traînait alors une image de tyrans déchus alignés sur des intérêts étrangers. Pendant des années, Américains et Européens auront d’ailleurs cherché à minorer le rôle des Pahlavi, quitte à soutenir des oppositions alternatives, à l’instar des Moudjahiddines du peuple (MEK). Washington aura même envisagé à plusieurs occasions une normalisation de ses relations avec Téhéran, aboutissant notamment aux négociations du JCPOA autour du nucléaire iranien.
Un repositionnement stratégique assumé
Le pari gagnant de M. Pahlavi repose donc sur un appui aux adversaires les plus résolus de la politique régionale de Téhéran, mais aussi sur une véritable guerre culturelle au sein des diasporas iraniennes d’Occident. S’approchant notamment des Israéliens et des Saoudiens durant les années 2000-2010, les réseaux monarchistes ont pu mettre en place d’habiles relais médiatiques et politiques, à l’instar des chaînes satellites Manoto TV et Iranian International TV, lancées respectivement en 2010 et 2017, ou encore d’un « Conseil national iranien pour des élections libres » créé ad hoc en 2013 autour de Reza Pahlavi.
Dès l’arrivée au pouvoir de M. Trump en 2016, M. Pahlavi aura profité de l’intransigeance du nouveau locataire de la Maison-Blanche pour faire avancer ses pions : celui-ci multiplie les interventions médiatiques en faveur de la politique américaine à l’égard de l’Iran et ne cesse d’appeler à une plus grande fermeté.
L’effet “Zan, Zendegi, Azadi”
En 2022, le mouvement « Zan, Zendegi, Azadi » (Femme, Vie, Liberté) secoue un Iran fatigué d’un climat politique répressif et réactionnaire. Les monarchistes iraniens font alors main basse sur la mobilisation au sein des diasporas : les drapeaux au « Lion solaire » s’imposent définitivement dans les rues de Toronto, Los Angeles et Berlin. Il faut dire qu’aux côtés des millions d’immigrés et réfugiés iraniens à travers la planète, nombre de grandes familles de la bourgeoisie iranienne ont fui le pays en 1979.
Ces grandes familles émigrées, ayant tiré leur richesse de la « Révolution blanche », sont toujours très influentes à San Francisco, Dubaï ou Toronto, et comptent bien utiliser cette influence pour revenir en grâce. C’est dans cette période d’effervescence sociale et politique en Iran que les monarchistes multiplient les mains tendues vers les intérêts occidentaux : en quelques années, Reza Pahlavi est devenu pourfendeur des influences sino-russes en Iran, soutien des oppositions à Cuba, à Hong Kong ou encore au Venezuela, mais surtout un allié symbolique pour un gouvernement israélien pris dans la tourmente du génocide à Gaza.
C’est dans son soutien à la « guerre contre le Hamas » que M. Pahlavi finalisera son intégration dans un Occident en pleine radicalisation : les monarchistes iraniens se présentent comme les tenants d’une civilisation persane millénaire débarrassée de toute influence islamique, un futur allié d’Israël – et surtout des États-Unis – dans une région stratégique où l’Occident perd pied.
L’appel à l’intervention extérieure
Les récentes révoltes liées à une crise socio-économique sans précédent et la répression qui a suivi auront été l’occasion pour M. Pahlavi et ses alliés de tenter une nouvelle étape dans leur stratégie. Appelant désormais à une intervention armée des États-Unis, Reza Pahlavi et les monarchistes souhaitent désormais dicter le tempo des contestations depuis l’extérieur du pays : les journées d’action au sein de la diaspora sont autant de moments où les réseaux monarchistes parviennent à balayer les autres oppositions et leurs revendications.
Ce lundi soir sur TF1, M. Pahlavi aura été dans la droite lignée d’une stratégie qui en fait le héraut des intérêts occidentaux en Asie occidentale : promesses d’un Iran abandonnant son programme nucléaire civil, demande d’une intervention armée rapide des États-Unis sur le modèle du « débarquement de Normandie », … Celui qui s’autoproclame « leader de l’opposition » et répondant « aux aspirations de la Gen Z (sic) » se veut bâtisseur d’un Iran démocratique et allié de l’Occident, tout en restant flou sur son propre rôle politique à venir.
Des limites politiques persistantes
Si cette stratégie n’est pas sans rappeler celle d’un autre opposant iranien qui s’appuyait déjà sur des relais occidentaux depuis sa résidence de Neauphle-le-Château, elle a des limites très concrètes. À l’intérieur du pays, les monarchistes manquent de relais : l’Iran n’est plus en 1979 et sa population relativement jeune a connu ses propres revendications politiques et sociales en plusieurs décennies de luttes.
Pire, la République islamique s’érige facilement en défenseuse de la souveraineté nationale face à un aspirant monarque soutenant les bombardements israéliens sur Téhéran et les sanctions américaines asphyxiant le pays. À l’extérieur, l’agressivité des réseaux monarchistes attise le rejet des autres oppositions iraniennes.
Qu’elles soient communistes, libérales, conservatrices ou même représentantes de minorités ethniques (Kurdes, Baloutches, Azéris, etc.), toutes les organisations iraniennes extérieures au « Conseil national iranien » rejettent Reza Pahlavi et n’oublient pas les exactions de la monarchie d’avant 1979. Désormais tributaire d’une intervention extérieure, on comprendra donc les interventions tous azimuts du « leader de l’opposition » dans les grands médias occidentaux.
En bref, si Reza Pahlavi a bien réussi à se confectionner une couronne sur les plateaux TV occidentaux, c’est au prix de sa capacité à incarner une alternative sérieuse pour les Iraniens et leur souveraineté nationale. À vouloir prendre la tête de l’opposition extérieure avec l’aval de l’Occident, le trône d’Iran prétendu par les Pahlavi semble donc limiter son autorité aux résidences guindées de Beverly Hills…


















