Pourquoi l’internationale réactionnaire n’existe pas

publié le dans
Pourquoi l’internationale réactionnaire n’existe pas

Elle est partout, l’Internationale réactionnaire. Des meetings de Raphaël Glucksmann à ceux de Lucie Castets, en passant par Jean-Luc Mélenchon ou même Emmanuel Macron.

Le camp libéral dans son ensemble s’est visiblement trouvé un ennemi contre lequel lutter dans l’unité : l’Internationale fasciste. Elle est partout et menace notre « modèle démocratique ». Elle est aux États-Unis avec Donald Trump, en Argentine avec Javier Milei, en Europe avec le RN, l’AfD ou Meloni. Elle est parfois même en Chine avec Xi Jinping, jamais en Ukraine, mais on la retrouve parfois en Inde ou au Brésil.

Si l’extrême droite progresse dans le monde, et en particulier en Occident, l’usage intempestif du terme « Internationale réactionnaire » ou « Internationale fasciste » pose plusieurs problèmes.

Une « Internationale » sans projet commun ?

Quand on parle d’Internationale, on pense immédiatement aux partis ouvriers qui s’étaient donné pour objectif de coordonner leurs efforts au niveau mondial pour renverser le capitalisme et imposer une nouvelle société débarrassée de la misère et de l’exploitation. Une Internationale regroupe donc des partisans d’un projet de société commun, cohérent à l’échelle mondiale et dépassant les frontières nationales.

On peut donc s’interroger sur la pertinence de ce terme pour qualifier des partis nationalistes. Mais on peut surtout se demander quelle vision du monde ce terme traduit chez ceux qui l’emploient.

Cela semble une évidence, mais il semble important de le rappeler : les fascistes ne sont pas des internationalistes. Ils peuvent être européistes ou occidentalistes, mais jamais ils n’ont porté de projet cohérent à l’échelle mondiale. Mussolini voulait rétablir l’Empire romain, Hitler voulait construire un empire millénaire en transformant l’est de l’Europe en une vaste colonie d’esclaves, et le Japon impérial entendait élargir son emprise sur l’océan Pacifique.

Si l’on prend aujourd’hui les deux principaux protagonistes de « l’Internationale fasciste du XXIe siècle » — Donald Trump et Vladimir Poutine — leurs projets politiques ne se complètent pas. Au contraire, ils se confrontent.

Le président américain veut réaffirmer l’hégémonie américaine sur le monde, à travers la guerre commerciale, les politiques de sanctions ou l’enlèvement de chefs d’État. Le président russe, au contraire, conteste cette hégémonie à travers sa participation aux BRICS et sa politique visant à contrecarrer l’avancée de l’OTAN sur le continent européen.

Il est vrai que des relations entre Moscou, Washington et les états-majors des extrêmes droites européennes existent ou ont existé. Le Kremlin a longtemps été le créancier de partis d’extrême droite européens comme le RN ou Aube dorée. Plus récemment, lors de la conférence annuelle de Munich en février 2025, le vice-président Vance a sommé les dirigeants européens de cesser de censurer les discours d’extrême droite : un soutien à peine voilé au RN et à l’AfD.

Mais, en réalité, ces ingérences ne poursuivent pas les mêmes objectifs. Lorsque Poutine finance le RN, il s’inscrit dans une stratégie visant à fragiliser l’Union européenne et l’OTAN, deux alliances qui lui sont hostiles. Quand Trump et Vance le font, c’est pour accélérer l’alignement des Européens sur la nouvelle politique américaine.

Il ne s’agit donc pas d’un projet partagé, mais de logiques de puissance distinctes, guidées par des intérêts géopolitiques propres à chaque acteur.

On notera d’ailleurs que l’arrivée de plus en plus crédible du RN à l’Élysée ou à Matignon s’accompagne d’une normalisation totale de ses positions sur le plan économique comme géopolitique. Ainsi, entre 2017 et 2027, le RN aura renoncé à la suppression de la réforme des retraites, à la hausse du SMIC, mais également à la sortie de l’euro et de l’OTAN. Il en est de même en Italie où, avec Meloni, l’extrême droite italienne s’est totalement normalisée sur les questions européennes.

Bref, il n’y a pas plus d’Internationale réactionnaire que d’Internationale libérale dans les années 1990, quand le monde était dirigé par Chirac, Clinton et Eltsine.

La fascisation des classes dirigeantes

La montée de l’extrême droite à laquelle nous assistons est avant tout le fait de la fascisation de la bourgeoisie occidentale. Si des Trump ou des Meloni, et peut-être demain des Le Pen, arrivent au pouvoir, c’est bien qu’ils bénéficient de relais dans le monde des affaires. En France, avec le groupe Bolloré, ou au MEDEF, avec l’accueil chaleureux réservé à Jordan Bardella lors de leurs dernières universités d’été. Le soutien d’une partie croissante de la bourgeoisie au RN est de plus en plus visible.

En son temps, Georgi Dimitrov parlait déjà du fascisme comme de la dictature des éléments les plus réactionnaires, chauvins et impérialistes du capital financier.

Si un nombre toujours plus important de capitalistes occidentaux souhaitent aujourd’hui l’arrivée au pouvoir de partis d’extrême droite, c’est bien que, pour eux, le statu quo n’est plus possible. La structuration et la montée en puissance des BRICS, le rejet croissant par les pays du Sud des échanges inégaux et l’effondrement de la crédibilité des partis traditionnels après des décennies de politiques antipopulaires représentent une menace pour le capital. Il lui faut donc « tout changer pour que rien ne change » : transformer le consensus libéral qui dominait dans les années 2000, marquées par l’hégémonie américaine et la croissance économique, en consensus réactionnaire et fascisant à l’heure de la crise et de la possibilité d’un monde multipolaire. Cela passe par la mue conservatrice du Parti républicain aux États-Unis ou par la promotion d’outsiders en France, en Allemagne ou au Royaume-Uni.

Bref, un renouveau de façade pour canaliser la colère sociale dans les pays du centre impérialiste et préparer la guerre contre les pays menaçant son hégémonie.

De ce fait, la bourgeoisie occidentale entre en confrontation avec, certes, d’autres bourgeoisies réactionnaires, mais aussi avec l’ensemble des pays tentés par un système économique multipolaire, débarrassé de l’impérialisme états-unien.

Les impasses stratégiques le « l’internationale réactionnaire »

Le second problème que pose ce concept d’Internationale fasciste concerne les conclusions implicites qui en découlent.

Face à une Internationale fasciste, il faudrait en effet unir les « démocraties ». Le hasard faisant bien les choses, beaucoup de ces dernières sont en Europe et, si l’on en croit l’allocution d’Emmanuel Macron du 31 décembre 2025, le projet d’armée européenne s’accélère. La nécessaire structuration d’un troisième bloc européen résistant aux États-Unis et à la Russie serait la conclusion logique de ceux qui brandissent le plus régulièrement le concept d’Internationale réactionnaire. Or, nous le savons, l’indépendance européenne n’est plus qu’une illusion depuis l’adoption du plan Marshall et du pacte atlantique, qui actent la dépendance aux États-Unis sur les plans militaire, économique et diplomatique.

La seconde illusion entretenue par les promoteurs de l’Internationale fasciste est la construction de l’union de la gauche comme rempart à l’extrême droite. Face à l’Internationale réactionnaire, il serait indispensable d’unir les forces de la gauche écologiste et, pourquoi pas, d’intégrer les libéraux comme en Pologne ou encore une partie de l’ancienne extrême droite comme en Hongrie. Or, nous savons également que ces alliances sans contenu conduisent toujours soit à la défaite, soit à l’impossibilité de mettre en place une politique cohérente de justice sociale.

Le concept d’« Internationale fasciste » est donc non seulement inapproprié pour décrire le réel, mais il conduit en plus à des conclusions pratiques inopérantes. Cela ne veut évidemment pas dire que la menace fasciste n’existe pas.

Pour battre durablement l’extrême droite, il est donc illusoire de miser sur une hypothétique « union de la gauche » ni sur la construction d’une « Europe puissante ». La seule voie réellement efficace reste celle d’un projet de classe. Elle implique un ancrage patient dans le monde du travail, à travers des campagnes menées auprès des salariés et des apprentis.

Elle suppose également de défendre l’indépendance nationale, de rompre avec l’occidentalisme et de développer des relations plus étroites avec les pays du Sud.


Édition hebdomadaire

Mêmes rubriques