Depuis plusieurs années, la question de l’impérialisme est source de débat dans le mouvement communiste. La politique d’agression de Donald Trump vis-à-vis du reste du monde, la militarisation croissante des sociétés occidentales et le risque de guerre force la réflexion.
Lénine et la définition classique de l’impérialisme
En tant que marxistes, lorsque l’on cherche à définir l’impérialisme, on en revient forcément à Lénine et à son ouvrage L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme.
La Conférence de Berlin de 1884 illustre de la manière la plus crue ce partage du monde entre les grandes puissances impérialistes.
Mais ce partage est toujours le fruit d’un rapport de force. Il est donc, par définition, instable. Les impérialistes se divisent alors entre les partisans du statu quo et ceux qui le considèrent comme trop défavorable à leur égard. C’est ce clivage qui débouche sur le premier conflit mondial.
Chose souvent oubliée, Lénine note aussi la naissance d’un clivage Nord-Sud. En plus du clivage entre impérialistes, l’impérialisme fait naître une opposition entre les nations qui le subissent et celles qui le pratiquent. Les peuples colonisés ont désormais les mêmes ennemis que la classe ouvrière des pays impérialistes : le capital financier.
Aujourd’hui, deux visions de l’impérialisme s’affrontent. Loin d’être un simple débat sémantique, chacune débouche sur des conclusions politiques et pratiques différentes.
Deux lectures contemporaines de l’impérialisme
La première vision, principalement portée par des forces issues du trotskisme, considère que la période que nous traversons est marquée par un affrontement entre plusieurs nations impérialistes comparables. Le monde serait devenu une sorte d’Europe d’avant la Première Guerre mondiale.
Les États-Unis et leurs alliés européens et japonais incarneraient la Triple Entente, c’est-à-dire les puissances impérialistes les plus anciennes. Quant à la Chine et à la Russie, elles joueraient le rôle de l’Allemagne de Guillaume II : une puissance industrielle plus récente considérant le partage impérialiste du monde injuste à son égard. États-Unis, Europe, Chine, Russie, Brésil et parfois même Venezuela seraient ainsi à renvoyer dos à dos.
La seconde vision, que partage le MJCF, est celle dite du « système-monde ». Elle découle de l’observation de l’impérialisme après la Première Guerre mondiale. L’hégémonie américaine sur le monde capitaliste, puis sur le monde tout court depuis 1991, est aujourd’hui telle que l’on parle d’une opposition entre le « centre » et la « périphérie » du monde capitaliste.
Le centre est composé des puissances dominantes sur la scène internationale : les États-Unis et leurs alliés européens et japonais. Il regroupe les anciennes puissances impérialistes ralliées depuis 1945 sous la houlette des États-Unis.
La périphérie regroupe les pays s’étant émancipés du colonialisme mais subissant encore l’impérialisme à travers la mainmise de groupes capitalistes sur leurs matières premières ou par l’ingérence des pays du centre dans leur vie politique intérieure. On y retrouve la plupart des pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie.
Quant à la Chine et à la Russie, on parle de « semi-périphérie ». Ces pays, via notamment la structuration des BRICS, parviennent peu à peu à sortir de la tutelle américaine, mais leur capacité de déploiement à l’échelle mondiale reste incomparable avec celle des pays du centre.
Ces deux visions débouchent donc sur des conclusions politiques très différentes. L’une considère la remise en cause de la tutelle américaine, notamment via les BRICS, comme un conflit inter-impérialiste. L’autre la considère comme un progrès susceptible de permettre aux pays du Sud de retrouver leur souveraineté et de rendre possibles de nouvelles révolutions sociales.
De l’entre-deux-guerres à la Seconde Guerre mondiale
Entre les deux guerres, le monde reste dominé par l’affrontement entre impérialistes rivaux. D’un côté, les puissances satisfaites par le traité de Versailles : la France, le Royaume-Uni et le Japon. De l’autre, celles qui souhaitent un nouveau partage du monde : l’Allemagne et l’Italie.
L’Allemagne, privée de ses colonies, souhaite s’étendre en Europe de l’Est. L’Italie entend renforcer son emprise dans le monde arabe à travers la conquête de l’ensemble du territoire libyen et de l’Éthiopie. Mussolini revendique même à l’époque le rattachement de la Tunisie à l’Italie. Quant au Japon, il souhaite renforcer sa présence en Chine et mettre la main sur les matières premières du Pacifique, ce qui le place en conflit avec les États-Unis.
La nécessité d’expansion de ces puissances impérialistes accélère leur conversion au fascisme durant l’entre-deux-guerres.
Mais cette période voit aussi naître des éléments nouveaux. La révolution bolchevique d’octobre 1917 permet la sortie de la Russie de la tutelle de la bourgeoisie impérialiste, à travers la nationalisation des grands moyens de production et d’échange.
Avec l’Union soviétique, les travailleurs disposent désormais d’une patrie. Ils peuvent s’appuyer sur une internationale structurée pour mener le bras de fer avec la bourgeoisie de leur pays. Les communistes appuient également les peuples subissant le colonialisme, notamment lors du Congrès de Bakou de 1920 ou en France à travers des grèves massives contre les expéditions coloniales au Maroc et en Syrie.
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, la situation diffère de celle de 1914. Ce conflit a une dimension impérialiste, mais il est aussi une guerre de libération nationale et antifasciste. Les nazis mènent, en plus d’une guerre de conquête, une guerre d’extermination contre le mouvement ouvrier et certains peuples.
Les communistes participent pleinement au combat contre les armées de l’Axe. Cette victoire permet d’élargir le camp socialiste avec la révolution chinoise et d’obtenir d’importantes conquêtes sociales en France. Elle contribue aussi à discréditer durablement le projet colonial.
L’hégémonie américaine et la structuration du « système-monde »
Après la Seconde Guerre mondiale, les puissances impérialistes européennes et japonaises sont affaiblies. L’Allemagne et le Japon sont occupés, le Royaume-Uni et la France sont en ruine et leurs empires coloniaux commencent à se fissurer. Les États-Unis, seule grande puissance dont le territoire a été épargné, conquièrent alors l’hégémonie sur le camp capitaliste.
Washington détient entre 65 et 80 % des réserves mondiales d’or, ce qui lui permet, lors des accords de Bretton Woods, d’imposer le dollar comme devise de référence. Des institutions comme le FMI ou la Banque mondiale voient le jour et conditionnent leurs prêts à un alignement sur les intérêts du capital financier.
Les États-Unis, à travers le plan Marshall et la constitution de l’OTAN, accordent des prêts et une protection militaire aux Européens en échange d’un alignement politique. L’État américain agit désormais comme le bras armé du capital monopoliste à l’échelle mondiale. C’est à partir de ce moment que l’on peut parler de « système-monde ».
Avec l’effondrement du bloc de l’Est, l’hégémonie américaine s’étend à l’ensemble de la planète. Les États-Unis multiplient les opérations de déstabilisation, les interventions militaires et les sanctions économiques. Ils appliquent même leur droit national au reste du monde, comme l’a illustré l’amende infligée à BNP Paribas en 2015.
Sur le plan militaire, les États-Unis disposent du premier budget mondial, très loin devant la Chine ou la Russie, et possèdent environ 800 bases réparties dans 177 pays. Aucun autre État ne dispose d’une telle capacité de projection et de contrainte.
Ces éléments montrent qu’il est impossible de renvoyer dos à dos les pays du centre et ceux de la « semi-périphérie » ou de la « périphérie« .
Un monde en recomposition
Depuis plusieurs années, l’hégémonie occidentale est remise en cause. Les revers militaires américains, le développement de la Chine, l’élargissement des BRICS et la contestation de l’hégémonie du dollar traduisent une volonté croissante d’en finir avec la tutelle états-unienne.
Les bouleversements au Sahel, mais aussi au Sénégal ou au Kenya, témoignent de la volonté de nombreux pays africains de retrouver leur souveraineté et de diversifier leurs partenariats.
Cette remise en question du centre impérialiste explique la montée en puissance de forces ultra-réactionnaires. L’agressivité de Donald Trump s’inscrit dans ce contexte de déclin relatif de l’hégémonie américaine.
Il ne s’agit pas d’apporter un soutien inconditionnel aux États composant les BRICS. Ces derniers divergent par leurs régimes sociaux, sont traversés par la lutte des classes et peuvent connaître des différends frontaliers.
Mais leur aspiration commune à un monde multipolaire constitue une condition nécessaire, bien que non suffisante, à la reconquête de la souveraineté des peuples et à l’émergence de nouvelles expériences socialistes.


















